« De l’appropriation à l’inappropriabilité de la Terre », 17 novembre 2012, Société française de philosophie

De l’appropriation à l’inappropriabilité de la Terre

samedi 17 novembre 2012, à 16:00, par Yves Charles Zarka, Sorbonne, amphi Durkheim (entrée rue Cujas)

Parler d’inappropriabilité de la Terre peut paraître hautement paradoxal. La Terre n’a-t-elle pas été, et n’est-elle pas encore, le lieu par excellence de toutes les tentatives d’appropriation ? Mieux, le concept de l’acquisition primitive d’une chose n’a-t-il pas pour paradigme l’appropriation de la Terre ou du sol, « par quoi l’on entend la terre habitable » soulignait Kant. Grotius notait déjà, dans son De jure belli ac pacis, que, contrairement à la mer ou à l’air qui ne peuvent passer en propriété parce qu’ils ne peuvent être bornés ou limités, à moins d’être enfermés dans un récipient, la Terre est par définition susceptible de l’être. La propriété est donc originairement celle de la Terre. Mais cette origine de l’acte d’appropriation est loin d’être neutre parce qu’il inclut dans sa définition même l’exclusion d’autrui de la possession ou de l’usage de la même chose. L’élucidation du concept de l’inappropriabilité de la Terre ne relève donc pas d’une question simplement juridique, ni même de philosophie du droit. Elle suppose l’explicitation des conditions anthropologiques, économiques, politiques et même théologiques de la prise de possession individuelle et exclusive de la Terre-sol.
L’appropriation de la Terre relève de trois catégories : la propriété, la conquête et la surexploitation.

Ce sont ces trois catégories que nous devons élucider pour rendre compte de ce qu’est l’appropriation de la Terre.

La question devient alors : devant toutes ces stratégies d’appropriation, l’idée d’inappropriabilité ne relève-t-elle pas de l’utopie ? Utopie d’un âge primitif, totalement perdu de l’humanité, ou d’un âge ultime, sans cesse reculé ? Comment penser l’inappropriabilité de la Terre ? Pour cela il faudra changer de niveau, prendre le virage radical d’une perspective purement philosophique et existentielle, donc d’un retour non au primitif mais à l’originaire et, même, au pré-originaire, c’est-à-dire à la corrélation fondamentale entre l’homme et la Terre. En venir tout d’abord à une considération phénoménologique de la Terre originaire, la Terre comme horizon préalable à partir duquel et dans lequel seul peuvent apparaître et se déployer la perception, le désir, la volonté, la pensée. Mais il conviendra de franchir également ce seuil de la phénoménologie qui est celui de la constitution rapportée à un ego. Malgré les apports de la perspective phénoménologique sur la Terre et le corps, il faudra rompre la prééminence de l’ego, donc transgresser les limites de la phénoménologie, sans tomber dans une théorie existentiale dangereuse de l’enracinement, du lieu ou de la contrée. En deçà de l’expérience rapportée à un ego, il y a la Terre pré-originaire avant la représentation et la synthèse des représentations, avant tout partage, toute appropriation, Terre vivante des vivants qui fait le tissu même de notre être et de nos manières d’être comme être désirant, parlant, pensant et rêvant. C’est à ce niveau que l’inappropriabilité de la Terre pourra être pleinement pensée et corrélativement ce que nous sommes nous-mêmes dans un ensemble plus grand, celui du monde vivant.

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